BIG TRIP - Chili impressions pêle-mêle …


BIG TRIP - Chili impressions pêle-mêle …

Le pays des âmes errantes

Nous avons roulé environ 3500 km les premières semaines. Les routes sont bonnes. Et dans l’ensemble les conducteurs Chilien roulent tranquillement. C’est donc plutôt agréable même s’il y a énormément, énormément, de camions.  

Et, je fais une parenthèse ici pour dire que les camionneurs Chiliens sont les camionneurs les plus civilisés que j’ai jamais croisés. Ils se mettent sur le côté pour nous permettre de doubler même lorsqu’on ne demande rien, nous indiquent la visibilité devant, préviennent, gardent leurs distances de sécurité. 🙌🏼

On peut se demander si les Animitas y sont pour quelque chose. 

Les Animitas Chiliennes sont de petits « autels » dressés en mémoire de personnes décédées brutalement. Et même si elles ne concernent pas uniquement les accidentés de la route, c’est quand même là qu’on en croise le plus. Je ne mentirais pas en disant qu’il y en a au moins une tous les 50 mètres.

Certaines rappellent les circonstances même de l’accident, comme ce pare-choc de voiture encastré, ce morceaux de camion éventré, ce vélo plié… Elles témoignent, érigées en chapelle, avec généralement la photo de la ou des personnes disparues. Et honnêtement ça calme… Il paraîtrait qu’un ministre des transports chilien auraient même dit qu’elles assuraient mieux la sécurité routière que toutes les campagnes de préventions (je veux bien le croire).

Il n’y a apparemment aucune règle, aucune loi à leur sujet. La famille ou les proches des défunts décident et choisissent l’architecture, la taille, les représentations. Leur vocation est de conserver le lien avec l’âme du disparu. Celui-ci n’ayant pas eu le temps de faire ses adieux, son âme continue d’habiter le lieu et devient donc un intermédiaire de premier plan entre les humains et l’au-delà. On peut lui adresser des prières, et si ses intercessions se révèlent efficaces, l’animitas devient un véritable lieu de pèlerinage.

Ce qui est aussi assez déroutant aussi pour nous, c’est qu’ici la croix côtoie le drapeau. La plupart des animitas sont surmontées de ces deux symboles chrétien et républicain. Et je trouve cela assez réjouissant, sachant que les animitas ne sont consacrées par aucune église, qu’elle relève autant de la foi chrétienne que de croyances ancestrales et que le service de la voilerie peut décider de les évacuer du jour au lendemain, ou de les laisser si les intercessions se sont révélées suffisamment fructueuses. 

Elles m’intimident, je n’ai pas encore osé en photographier une vraiment…

La Scénographie de Stefany Duarte pour le spectacle PÁRAMO de Mauricio Barría en donne une illustration très parlante. 


Lyrisme 

Les villes portent les séquelles des« accidents » de la nature. Tremblements de terre, tsunami, incendies, inondations… Beaucoup de maisons sont rafistolées donnant une impression de grande précarité. Certaines sont abandonnées faute pour les propriétaires d’avoir eu les moyens de les réparer, ou même simplement de les entretenir - La vie est aussi chère qu’à Bordeaux, tandis que le salaire moyen est à moins de 1000€. 

Je ressens une forme de nostalgie, comme si passé et présent se côtoyaient sans jamais se rencontrer.

Et puis tout à coup c’est une avalanche de couleurs vives, de fleurs, de fresques au lyrisme débridé.

Une rencontre amicale me confiait que chaque réunion de famille ici était l’occasion de dire de la poésie.

La poésie, tous les arts existent aux origines de la vie sociale. Leur expression est l’expression même de la vie.

Faire du grand avec trois fois rien. Un spectacle de marionnettes miniatures ; la naissance d’une chrysalide. D’abord un peu sceptique, j’ai pris malheureusement l’habitude de me méfier lorsqu’on essaie de m’alpaguer dans la rue. Je me suis faite avoir plusieurs fois par de pseudo artistes sans scrupules qui t’insultent s’ils estiment que tu ne leur donnes pas assez après t’avoir montrer du vide… Ce jeune artiste était amical, créatif et son œuvre poétique (dixit Gabrielle) et il nous a tous beaucoup ému. 


Cadre de référence 

Des tremblements de terre sont recensés tous les jours et chaque ville côtière a un plan d’évacuation tsunami, Il y a environ 500 volcans considérés comme actifs… 

On a beau ne pas le ressentir au quotidien, on a beau savoir que les bâtiments sont conçus selon des normes anti-sismique, savoir que l’état a mis en place des mesures de préventions et d’alertes plutôt efficaces. Je crois vraiment qu’on ne peut pas appréhender la vie de la même manière lorsque le risque d’avoir le sol qui s’ouvre sous tes pieds est aussi présent. 

Ici, tu vois des travaux sur la route côtière ; c’est l’océan qui est venu récupérer un morceau de terrain qu’on lui avait pris pour faire un paseo. Là, la route est coupée ; la dernière secousse a provoqué une fissure trop large pour maintenir la circulation. 

La nature te rappelle régulièrement que c’est elle qui aura toujours le dernier mot. 

Notre cadre de référence n’est décidément pas le même. :)


Privilèges 

Je réalise à quel point je suis privilégiée. À quel point ma vie en France est commode et confortable.

Ma maison est solide. J’ai l’eau potable et l’électricité autant que je choisis d’en consommer. Et j’ai le choix. Pour tout. Absolument tout ce que je consomme m’est proposé en au moins une dizaine d’exemplaires ou de variantes - bio - pas bio, local - importé, industriel - artisanal… Tout, nous avons absolument tout, à portée de portefeuille tout le temps à nous en étourdir. 

Ici, du point de vue confort matériel, je retrouve plutôt le Maroc de mon enfance dans les années 80. Les épiceries à chaque coin de rue, devantures vieillottes, minimum nécessaire sur les étagères : du pain, des boites de thon, du lait, des œufs, de la lessive, du papier toilette…, la cuisinière au gaz sur laquelle on met une grille en alu pour faire les tartines du matin, le chauffe-eau relié à la bouteille de gaz que tu allumes avant la douche, l’eau chaude aléatoire… les chiens et les chats qui traînent… 

Les différences ; la télé a un écran plat et les chiens errants qui sont nourris, caressés, soignés… j’en ai même vu un faire la fine bouche et refuser une saucisse proposée par un commerçant. 

À l’heure de la sieste dans les rues de Valparaiso :) 

Celui-ci, poil et œil brillants, athlétique et en pleine santé, bavait et tremblait de convoitise devant nos grillades.  

Pourtant les chiliens vivent bien au 21ème siècle. Aucun doute. Ils ont les mêmes doutes quant à l’avenir, les même questions face à la montée des gouvernements d’extrême-droite, au capitalisme, à l’écologie… Ils sont confrontés exactement aux mêmes défis et aux mêmes angoisses. 

Harry Potter est toujours en tête de gondole des librairies jeune public, le soft power japonais distille ses manga et son arsenal de pacotilles Kawaï, et celui des U.S.A sa malbouffe et tous les problèmes de santé qui vont avec. 


Politesse 

Je rencontre chez les chiliens des qualités un peu désuètes chez nous. Une grande politesse : bonjour et merci avec le sourire, même dans la rue, même à des inconnus… et quelque soit l’âge. De la prévenance non affectée : si on te voit galérer il y aura toujours quelqu’un pour proposer son aide. De la délicatesse et de la patience : pas une seule fois je n’ai senti d’agacement chez mes interlocuteurs, même lorsque mes phrases ne veulent rien dire, même lorsque je parle un hispano-italo-fran-glish… ils ou elles font toujours l’effort de parler moins vite, de trouver une solution pour que l’on se comprenne. 
Et j’aime beaucoup leur sens de l’humour. 


La maison

Il y a des histoires qui nous font lever la tête vers le ciel, et nous demander qui essaie de nous parler…

Lorsque nous sommes arrivés à Valparaiso, nous avions une chambre dans une auberge de jeunesse qui ne nous convenait pas, mais ce n’était que pour une semaine. Ensuite nous avions le road trip dans le nord, et puis un charmant loft, pas trop cher dans le quartier du port nous attendait pour notre retour au mois d’octobre.

Lors de cette première semaine nous nous sommes baladés comme tous les touristes dans le Cerro Alegre, LE quartier emblématique de Valparaiso, historique, bohême, coloré… Au cours de cette promenade je suis tombée en arrêt devant une maison. Elle me plaisait. Elle me séduisait. L’architecture, les proportions, la végétations tout autour. C’était une grande maison, à deux étages, toute en bois… Je l’ai photographiée. Et puis je l’ai oubliée.

À notre retour du road-trip, il s’est avéré que le loft était extrêmement bruyant, très sale, et dans un quartier pas spécialement agréable. Le genre de quartier qui ne te donne pas envie d’aller te balader. Nous avons donc cherché autre chose, et avons fini par repérer une annonce. Une petite maison, un peu dans son jus, mais avec une jolie terrasse, dans le Cerro Alegre. Je rentre en contact avec la propriétaire elle me dit que c’est bon… et puis plus rien. Nous allions nous résigner à rester dans le loft.. mais je relance une dernière fois la propriétaire. Elle me répond. Il y avait eu un bug, la plateforme n’avait pas enregistrée ma demande, elle croyait que je m’étais désistée. Tout heureux, nous emménageons dans ce lieu, désuet et charmant, un peu défraîchit certes, un peu dans son jus… mais avec un petit jardin, de la lumière, et surtout dans la même rue que la boutique de rêve de Gabrielle : une confiserie artisanale. Bref joie !

Nous prenons nos marques, nous installons tranquillement. Au bout d’une semaine, en revenant d’un balade, je lève un peu le nez du trottoir (il y a énormément de crottes de chiens…) et je réalise que la maison que nous louons EST la maison que j’avais photographiée. Nous louons le rez-de-chaussée.

Gabrielle a un peu peur de cette maison. Moi elle m’appelle, je ne sais pas ce qu’elle a à me dire… peut-être vaut-il mieux que je ne la sache pas…